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Câbles sous-marins : Pourquoi internet est avant tout un instrument géopolitique

Carte des câbles sous-marins en date du 11 décembre 2019

Dans l’imaginaire collectif, internet est un moyen d’émancipation et de libertés pour les opprimés. Les Printemps arabes l’avaient rappelé, les réseaux sociaux ayant contribué à faire tomber des régimes dictatoriaux. Les nouveaux mouvements contestataires comme à Hong-Kong, où les manifestants utilisent les messageries cryptées pour s’organiser, aussi. À l’échelle locale, on promet que la blockchain peut permettre de s’auto-gérer et de s’émanciper des puissances étatiques ou capitalistes (les crypto-monnaies pour la finance et les DAODecentralized Autonomous Organisation ou Organisation Autonome Décentralisée – pour le reste).

Pourtant, si ce n’est pas complément faux, on ne peut pas dire pour autant que ce soit vrai. Et je vais tenter de vous expliquer pourquoi dans une série d’articles montrant en quoi internet et le numérique sont des instruments politiques au service des États avant d’être au service des communs.

Dans ce premier article, je vais commencer par vous parler de l’infrastructure technologique qui permet au web de fonctionner (et vous comprendrez qu’il est en réalité tout sauf décentralisé).

99% de l’internet mondial transite par des câbles sous-marins

Vos emails, les vidéos que vous regardez sur Netflix ou sur Youtube, votre fil d’actualités Facebook, ou même les messages que vous envoyez par des messageries privées comme Telegram ou Protonmail arrivent peut-être sur votre téléphone via les ondes Wifi ou 4G (et bientôt 5G). Mais avant cela, tout est passé par des tuyaux physiques. Aujourd’hui, on compte plus 450 câbles de fibres optiques qui sillonnent le fond des océans (ce qui représente plus d’un milliard de kilomètres en tout). Ce sont eux qui font tourner l’internet mondial. Ils ont l’avantage de permettre un débit bien plus rapide que les satellites. Mais ils n’en sont pas moins vulnérables.

Carte des câbles sous-marins en date du 11 décembre 2019

Carte des câbles sous-marins en date du 11 décembre 2019 (www.submarinecablemap.com)

Les câbles sous-marins en haute mer sont en effet la proie des séismes ou des morsures de requins (attirés par les ondes electro-magnétiques qu’ils dégagent). L’endommagement de ces autoroutes de l’information a des conséquences sur le fonctionnement d’internet au niveau local.

Ainsi, en décembre 2006, une partie de l’Asie du Sud-Est avait été déconnecté du réseau mondial à cause d’un tremblement de terre au Sud de Taiwan. Plus récemment, la coupure d’un câble en avril 2017 près des cotes algériennes a privé temporairement le pays de 90 % de ses capacités de connexion avec l’extérieur.

Pour les pays, ces câbles représentent donc un enjeu de souveraineté nationale, mais aussi économique et politique.

Une véritable guerre d’influence se livre 20 000 lieux sous les mers

Celui qui contrôle les routes, contrôle le pays. Cette maxime s’applique merveilleusement bien à internet. Certes les sites et les plateformes peuvent être décentralisées, ouvertes et open source, mais sans réseau, elles n’existent pas. En 2017, le Cameroun a d’ailleurs utilisé cette arme pour faire taire un mouvement contestataire dans la partie anglophone du pays. Pour les nations, les câbles sous-marins sont un moyen de connecter leur réseau domestique au réseau mondial, mais il est aussi un instrument de pouvoir, en mettant ses voisins où d’autres pays à sa merci.

C’est dans l’Atlantique Nord (liaisons entre les Etats-Unis et l’Europe) et dans le Pacifique Nord (liaisons entre le Japon et l’Amérique du Nord) qu’on retrouve le plus de câbles. Cela s’explique d’abord par des raisons historiques. Le premier câble de télécommunication a été posé entre la France et l’Angleterre, à l’époque du télégraphe. Ensuite, dans les années 1980, avec les débuts d’internet, les Etats-Unis et l’Europe ont été relié. Puis le Japon aux USA dans les années 1990.

Cette triade abrite les 3 plus gros constructeur de câbles : Alcatel-Lucent Submarine Network (ASN), le français, est leader avec plus de 30% de parts de marché, suivi par le japonais NEC (Nippon Electric Company) et l’américain TYCO. Ces entreprises sont une ressource inestimable pour ces pays et représentent une technologie de pointe. Outre les câbles pour internet, elles conçoivent également des pipelines sous-marins pour l’énergie. Les câbliers, les bateaux qui posent ces câbles au fond des océans (dont une bonne partie de la flotte mondiale est sous pavillon francais), sont également des instruments d’exploration sous-marine, sur lesquels les océanographes et les sismologues marins embarquent parfois pour des missions scientifiques.

Quand on dit que les Etats-Unis contrôlent le monde, c’est on ne peut plus vrai avec internet. Il sont au centre du réseau. Tout part d’eux, de la Virginie du Sud à l’Est et de la Californie à l’Ouest.

Carte des cables sous-marins d'Amérique, d'Europe et d'Afrique
L’Amérique aux Etats-Unis, l’Afrique à l’Europe : les cables sous-marins respectent la doctrine Monroe

On remarque également que les liaisons de l’internet mondial semblent respecter la doctrine Monroe, selon laquelle l’Amérique Latine est la chasse gardée des USA, en échange de quoi l’Europe a tout pouvoir sur l’Afrique. Tout le continent américain, des Caraïbes à l’Argentine, en passant par l’Amérique Centrale est d’abord relié aux Etats-Unis, puis ensuite au reste du monde.

L’Afrique quand à elle est reliée à l’Europe selon des itinéraires qui se superposent comme deux gouttes d’eau aux anciennes routes maritimes des anciens empires coloniaux portugais, espagnols, français et anglais.

La carte suivante montre les pays les plus connectés. Plus le vert est foncé, plus il y a de câbles, plus il est pale, moins il y en a.

Carte des câbles de fibre optiques sous-marins

On voit que, outre les pays producteurs de câbles (Etats-Unis, France et Japon), les grandes puissances en la matière sont la Grande-Bretagne (qui, en raison de sa proximité diplomatique, reçoit la majorité des câbles en provenance des USA), Israël, l’Egypte et l’Arabie Saoudite (qui profitent de leur proximité avec le canal de Suez), la Suède et l’Indonésie (qui, à la faveur de leur position géographique, sont des points de passage obligés pour connecter d’autres parties du monde au réseau) et surtout la Chine et l’Inde. Ces deux géants sont les derniers arrivés dans la géopolitique des câbles (dans les années 2000) mais ont su rapidement tirer leur épingle du jeu, grâce à leur fleuron technologique, Huawei et Tata Communication.

Le groupe indien a d’ailleurs réussi à positionner l’Inde parmi les autres superpuissances, et tout cela en quelques années seulement. À l’origine orienté vers le marché intérieur, Tata Communication se tourne vers l’international à la fin des années 2000. En 2009, elle pose son premier câble sous-marin, en collaboration avec l’américain TYCO : le TGN-Intra Asia. Et depuis, en à peine 10 ans, elle est devenue le leader du marché, avec plus de 500 000 kilomètres de câbles sous-marin à elle toute-seule (auxquels 210 000 kilomètres de fibres optiques sur la terre ferme).

Notons également qu’en raison de sa position géographique, la Russie est très peu connectée aux câbles sous-marins. La mer Arctique est difficile à câbler en raison des glaces et de son éloignement du reste du réseau. Mais les russes ne restent pas pour autant à l’écart, et lorgnent sur les informations qui transitent par ces fibres optiques sous-marines, même loin de leurs cotes.

Source de pouvoir, mais aussi de tensions

Les câbles sous-marins font l’objet de convoitises, notamment de la part des agences de renseignements pour qui les données qui passent dedans sont du véritable pain béni. Edward Snowden a révélé en 2013 que le NSA et le MI6 (services d’espionnages états-uniens et britanniques, qui collaborent entre eux dans le cadre de l’alliance Five Eyes) avaient réussi à “placer sous écoute” les câbles transatlantiques.

Pour cela, il existe plusieurs méthodes. La plus simple est de s’attaquer aux zones d’atterrissage, c’est-à-dire là où ces câbles arrivent à terre, qui sont, de l’aveu même des Américains, très vulnérables. Il y a également le piratage informatique des entreprises exploitant ces câbles. Ainsi, la NSA a lancé en 2013 une cyber-attaque contre les seize opérateurs du câble Sea-Me-We 4 (Europe-Asie-Océanie), dont le français Orange.

De plus, il y a aussi l’attaque en mer. Des sous-marins russes ont été aperçus à de nombreuses reprises en train de faire des manœuvres suspectes à proximité de câbles sous-marins. Au-delà des risques d’espionnage et de détournement de données, les actes de piraterie dans le but de couper certains pays du réseau mondial sont aussi un danger réel.

Et puis, les pays qui concentrent le plus de points d’atterrissage, comme les Etats-Unis, ont davantage d’oreilles que les autres. Car si ces câbles sont posés et gérés par des acteurs privés, on sait que, dans le cadre du programme PRISM, la NSA a accès à toutes les données des entreprises américaines. Et celles-ci sont parmi les les plus actives dans la pose de nouveaux câbles.

Le premier boom du câblage des océans a eu lieu dans les années 2000. Il était alors financé par les sociétés de télécommunications, comme Verizon, Orange, Vodafone. Mais aujourd’hui, les usages ont changé. Les opérateurs télécoms ne sont plus les premiers utilisateurs de bande passante, ce sont désormais les GAFAM. Depuis quelques années, ceux-ci financent donc leur propre projet. Le câble transatlantique Marea, cofinancé par Microsoft et Facebook a été lancé en 2017. De son côté, Google a également le sien, reliant les Etats-Unis à la France, à Saint-Hilaire-de-Riez, en Vendée (quid de la souveraineté des données qui y transitent).

Inquiets de cette surveillance de masse, certains pays s’organisent. Le Brésil a ainsi lancé son propre câble ELLALink afin de relier l’Europe en contournant les Etats-Unis et les “oreilles” de la NSA. Deux autres projets ont ensuite été amorcé, afin de connecter directement le continent brésilien à l’Afrique, et permettre à ces deux parties du monde de s’émanciper de la tutelle de l’Occident : SAIL (South Atlantic Inter Link) entre le Brésil et le Cameroun et SACS (South Atlantic Cable System) entre l’Angola et le port brésilien de Fortaleza.

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Internet n'est pas si décentralisé que ça. Pour fonctionner, il repose sur un réseau physique. Découvrez comment cette infrastructure est en réalité très géopolitique.
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