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Auteur : Sébastien Mayoux

Application Stop Covid : Comment concilier protection des données et suivi sanitaire ?

Depuis quelques jours, on parle beaucoup de Stop Covid, une application qui servirait à identifier toutes les personnes qui ont été en contact avec des gens contaminés par le Covid-19. On comprend bien l’avantage que pourrait avoir une telle solution dans l’optique du déconfinement du 11 mai (surtout qu’il risque de ne pas y avoir assez de tests pour faire un dépistage généralisé de la population). On appelle cela le contact tracing. Mais on imagine aussi les enjeux que cela soulève en terme de protection de la vie privée et des données personnelles.

Pour ne pas récolter de données de géolocalisation, le choix du Bluetooth est priorisé

L’une des données les plus sensibles que ce genre d’applications pourrait récolter serait les données de géolocalisation. Alors, l’idée d’utiliser le GPS du téléphone a rapidement été écartée pour éviter de tomber dans cet écueil. La piste du Bluetooth a été priorisée. Cette technologie se contenterait donc de relever les périphériques à proximité (eux aussi connectés au Bluetooth) sans pour autant communiquer une quelconque localisation GPS.

Plusieurs protocoles ont déjà été imaginés pour faire fonctionner ce type d’application en s’appuyant sur le Bluetooth. Google et Apple, qui se partagent le marché des terminaux, ont mis en place une solution permettant, lorsque quelqu’un a été identifié comme porteur du coronavirus, d’avertir tous ceux qui ont été à proximité avec lui. Cela se ferait via des ID anonymisées, qui seraient conservées en local sur chaque application. Aucune donnée personnelle donc.

De son côté, l’INRIA (Institut National de Recherche en Informatique et en Automatique) a mis au point le protocole ROBERT (pour ROBust and privacy-presERving proximity Tracing) qui permettrait de se passer des GAFA (Google et Apple). Seul hic, les informations ne seraient plus conservées sur le téléphone (en local) mais envoyées sur un serveur. Ces données seraient donc vulnérables à une attaque informatique : en cas d’intrusion sur ce serveur, un pirate serait tout-à-fait capable de récolter ces données… ou d’en envoyer de fausses.

Le seul hic, c’est que cette solution (le protocole ROBERT) serait assujettie à des limitations techniques puisque le Bluetooth ne peut fonctionner indéfiniment en arrière plan. Au bout d’un moment, si vous fermez votre application, votre connexion pourrait être éteinte.

Le gros avantage de la solution développée par Google et Apple est qu’elle permettrait de laisser l’appli fonctionner même lorsque celle-ci n’est pas ouverte sur votre téléphone.

Vous l’avez compris, dans le cas de l’application StopCovid, le gouvernement devra faire un choix entre la souveraineté numérique (se passer des GAFA) et la capacité de récolter des données viables.

Sans compter que les quelques exemples de ce genre d’applications montrent une autre limite. En Corée du Sud, une solution de ce genre a été lancée mais seulement une petite partie de la population a téléchargé l’application. Pour que cela soit efficace, il faudrait que toute la population ne la télécharge et il faudrait donc la rendre obligatoire. Ce qui pose d’autre problèmes en terme de libertés individuelles.

Celui qui contrôle l’infrastructure, contrôle internet

Dans de précédents articles, je vous expliquais comment était constitué le réseau internet (des câbles sous-marins au maillage territorial au niveau local). Il repose sur une infrastructure qui reste à la charge des États, car coûteuse à mettre en place et à entretenir.

La neutralité du net n’est qu’une illusion

La loi interdit aux opérateurs de réduire ou d’augmenter le débit selon l’usage ou le contenu consulté en ligne. C’est ce qu’on appelle la neutralité du net. Des associations de consommateurs veillent au grain pour que celle-ci soit respectée, comme La Quadrature du Net en France.

Mais internet n’est pas pour autant un outil neutre. Car si ce qui passe dans les câbles est immuable, les tuyaux, eux, sont vulnérables. Les États peuvent décider de les couper, et déconnecter ainsi tout ou partie de leur territoire.

C’est ce qui s’est passé récemment en Inde. Le gouvernement indien a suspendu internet dans le Cachemire, afin de “casser” les velléités d’autonomie de cette région du nord. La Cour Suprême indienne a contesté cette coupure de réseau et le Premier ministre Narendra Modi a dû le rétablir. Mais, peu importe, internet a bien été débranché dans le Cachemire pendant quelques jours parce que ses habitants s’opposaient à l’État…

Et ce n’est pas un cas isolé. Avant l’Inde, il y a eu le Cameroun. En 2017, Paul Biya, le président camerounais, avait ordonné la coupure d’internet dans les régions du nord-ouest et du sud-ouest. Depuis plusieurs mois, la minorité anglophone qui y vivait contestait la mainmise du pouvoir francophone et mutlipliait les appels à la grève.

Paul Biya, président du Cameroun, a coupé internet dans une partie de son pays en 2017

Les coupures des moyens de communications ne sont pas les seules armes politiques qu’offrent internet aux États. Ailleurs, la méthode la plus courante reste le filtrage du réseau. Dans de nombreux pays, certains sites sont inaccessibles. C’est le cas en Chine, en Iran, en Arabie Saoudite, en Corée du Nord, au Kazakhstan, etc… Dans l’Empire du Milieu, les GAFA sont bannis, remplacés par les BATX (Baidu Alibaba Tecent et Xiaomi).

S’il est toujours possible de contourner cette censure avec des VPN, ce n’est pas le cas en Russie. Plutôt que de filtrer internet, Moscou a carrément créer son propre réseau : Runet. L’année dernière, lors d’un test, la Russie a donc passé quelques heures totalement déconnecté du web mondial.

Comme le téléphone, les routes ou le rail, internet est un service public régalien

Les moyens de communications sont, comme l’énergie, l’eau potable, le recyclage des déchets domestiques (et des eaux usées), des services publics. Les États et les collectivités territoriales ont pour mission de les mettre au service de leur population.

Internet a un point commun avec le téléphone, le réseau hertzien de la TV, les ondes radios ou la 5G (bientôt) : tous sont des services immatériels qui reposent sur des infrastructures physiques (fibre optique pour internet, pilonnes électriques, fourreaux enterrés et lignes de cuivre pour le téléphone, émetteurs, antennes relais et récepteurs pour la TV et la radio). Ces télécommunications sont placées sous la tutelle d’un Ministre ou d’un secrétaire d’État, qui a pour prérogatives d’en prendre soin.

Mais les États n’ont pas les moyens d’entretenir ces réseaux seuls. Car cela demande d’allier des compétences techniques et du matériel de pointe à du génie civil. Ils font donc appel à des consortiums d’entreprises privées dans le cadre de PPP (Partenariat Public-Privé) ou de DSP (Délégation du Service Public). Voir mon article sur le sujet.

En plus d’être le donneur d’ordre et celui qui signe les chèques, l’État détient également le pouvoir législatif. Il peut soumettre les opérateurs télécoms à sa volonté politique. C’est ce qui s’est passé en Inde ou au Cachemire, où les gouvernements les ont contraints à couper internet à leurs abonnés.

Vous l’avez compris, si le web est décentralisé, son infrastructure, elle, ne l’est pas. Et c’est précisément ce qui le rend instrumenlisable.

Les gilets jaunes utilisent les services de messageries cryptées pour s'organiser

À cause de leur mainmise sur son infrastructure, Internet est une arme politique pour les États

Lors des Printemps arabes de 2011, on a vu qu’internet pouvait permettre d’apporter la démocratie, même là où la censure était de mise. En Tunisie, en Égypte, au Maroc, en Iran, en Jordanie, au Liban… Le monde arabe s’était embrasé. À chaque fois, le web avait fait office d’essence ; l’étincelle étant la volonté d’émancipation du peuple.

Plus récemment, les applis de messageries cryptées (Telegram, Signal, …) ont montré leurs bienfaits pour déjouer la police et les services de renseignements en cas d’actions de désobéissance civile. En France, les gilets jaunes les utlisent. À Hong-Kong, le Mouvement des Parapluies aussi.

Les cryptomonnaies, apparues il y a une dizaine d’années, ont également apporté la promesse de s’affranchir des banques et du pouvoir monétaire gouvernemental. La technologie blockchain sur lesquelles elles reposent sont également à l’origine de systèmes de gouvernance permettant une auto-gestion totale et équitable. C’est le cas des DAODecentralized Autonomous Organisation -, des organisations décentralisées dont les règles sont automatisées et inscrites de façon immuable et transparente dans une chaîne de blocs.

Mais toutes ces utilisations reposent sur internet et sont donc soumises aux imperfections du réseau que l’on a vu précédemment. En cas de coupure – comme cela est arrivé au Cameroun ou au Cachemire -, il n’y a plus rien. Plus de VPN pour contourner la censure. Plus de messageries cryptées pour échanger. Plus de DAO non plus pour s’auto-gérer.

Pour conclure, je terminerai sur une autre vulnérabilité d’internet. Le réseau et les terminaux que nous utilisons pour le consulter ont besoin d’électricité pour fonctionner. Et l’énergie est, encore une fois, dans les mains des États et des gouvernants…

En France, les chemins de fer et les autoroutes connectent les français… par fibre optique!

Il y a quelques semaines, je vous parlais de l’infrastructure mondiale du web : les câbles sous-marins. Dans ce nouvel article, je vais traiter du raccordement du territoire français à ce réseau. Et vous allez voir que, là encore, celui-ci repose sur tout ce qu’il y a de plus physique.

Comme au niveau international, le maillage internet de l’Hexagone repose sur des câbles ; le Wifi est avant tout domestique, et le réseau mobile n’est qu’un supplétif (même si la 5G – que nous allons traiter dans un prochain article – arrive).

Eiffage Energie est un acteur de la fibre optique en France
Eiffage Energie est un acteur de la fibre optique en France (source de l’image www.eiffage.com)

La France a fibré son territoire dans les années 1990 et 2000

Dans les années 1990, avec le développement d’internet, le concept d’autoroute de l’information apparaît. Chaque pays veut développer sa dorsale internet (ou backbone en anglais) afin de connecter sa population et ses entreprises aux zones d’atterrissage des câbles sous-marins.

Mais l’ampleur du chantier est énorme. Dérouler des milliers de kilomètres de fibres optiques n’est pas simple. Cela coûte très cher. Et pour y parvenir, les pays ont eu recours à des méthodes différentes.

Dans les pays anglo-saxons par exemple, qui ne possèdent pas de service public de télécommunications, les entreprises privées sont mises à contribution : Verizon aux Etats-Unis, Bell et Telus au Canada, Vodafone en Angleterre…

En France, en revanche, l’Etat a utilisé le réseau téléphonique mais aussi les autoroutes et les voies ferrées, qui avaient déjà réussi à mailler une bonne partie de la métropole.

En 1992, une convention-cadre est signée entre France Telecom et la SNCF. À cette époque, des fibres optiques ont déjà commencé à être déployées le long des rails : elles permettent à la SNCF de faire fonctionner ses feux de signalisation et son réseau d’aiguilleurs. L’entreprise des chemins de fer les met donc à disposition de France Telecom, qui peut également les exploiter pour le compte de ces clients. En 1996, une filiale telecom de la SNCF sera créée, Telecom Developpement (TD), pour favoriser la pose de nouvelles fibres le long du réseau. (Cette entreprise fusionnera quelques années plus tard avec Cegetel, l’ancêtre de SFR).

En Ile-de-France, la RATP participera également à cette ruée vers la fibre, puisqu’elle crée sa filiale Telcité, un opérateur telecom, en 1997.

Dans le même temps, les sociétés d’autoroutes sont également mises à contribution. Elles commencent à placer des fibres optiques sous les bandes d’arrêts d’urgence des autoroutes existantes (plus simples d’accès), alors que dans les nouveaux tronçons, les câbles sont installés directement dans le béton maigre. En 2000, Vinci obtient d’ailleurs un contrat à 150 millions d’euros, pour la pose de 1 400 kilomètres de fibre optique entre Paris et Hendaye. Il s’agit alors du plus important contrat de l’époque.

D’autres câbles ont également été déployés par les Voies Navigables de France pour le compte d’opérateurs télécoms, qui les exploite contre une redevance.

Au total, ce sont des milliers de kilomètres de fibre optique qui ont été installées sous les rails, les autoroutes et les fleuves

Pourtant, la France accuse un retard dans le taux de pénétration de la fibre optique par rapport à d’autres pays européens. C’est également le cas pour la plupart des Etats d’Europe occidentale (à l’exception de l’Espagne et du Portugal, qui sont mieux lotis).

Alors comment expliquer cela?

En fait, la raison est simple : c’est avant tout dû à des raisons politiques. La fibre optique ne concernait que la dorsale internet, elle ne reliait pas directement l’usager à internet. Pour les connexions domestiques, le réseau cuivre de France Telecom a longtemps été privilégié. Cela permet de connecter l’utilisateur à l’internet haut-débit via ADSL, sans engendrer de surcoût de déploiement (les prises étaient déjà tirées pour le téléphone).

Mais avec la demande croissante en bande passante des français, à cause des nouveaux usage du web (vidéos, streaming…), le haut-débit ne suffit pas : il faut passer au très haut-débit. En 2013, l’Etat a donc lancé le plan France Très Haut Débit pour apporter la fibre optique jusqu’au domicile d’ici 2022 (afin de réduire la fracture numérique).

Et la tache est colossale tant le tissu rurale de certaines régions (Savoie, Ardèche, Lozère, Creuse, Aveyron, Ariège…) rend certains abonnés dispersés difficiles à connecter au réseau.

Carte du réseau FTTH (Fiber To The Home) en France
Fibre optique : seuls les grands centres urbains sont connectés au très haut débit

Pour ce réseau FTTH (Fiber To the Home), les collectivités territoriales font appel aux opérateurs télécoms dans le cadre de Partenariat Public-Privé ou de Délégation du Service Public. Parmi les entreprises en charge de ce déploiement, on compte l’opérateur historique Orange et ces trois concurrents (Bouygues, SFR et Free) dans les grands centres urbains. Dans les zones plus isolées, ce sont des plus petites entreprises, comme Axione ou Covage – Tutor (qui appartiennent respectivement à Bouygues et SFR). Les sociétés autoroutières Eiffage et Vinci veulent également leurs parts du gâteau et créent des joint-ventures pour obtenir ces contrats publics.

Alors que faut-il retenir de tout ça?

L’histoire du maillage du territoire français en fibre optique nous apprend trois grands enseignements :

  • En matière de télécom, la puissance publique est le premier acteur, que ce soit via ces entreprises publiques ou via ces collectivités territoriales. Un service public des télécommunications, comme l’étaient à l’époque les PTT ou France Telecom, ont d’ailleurs été pendant longtemps un facteur clé de succès de l’avance technologique de l’Hexagone.
  • Le Réseau Ferré de France (l’ex-filiale de la SNCF qui gère les infrastructures du rail) et les gestionnaires d’autoroutes Eiffage et Vinci ont des fonctions de services publics en terme de telecoms. Leurs privatisations peut donc poser questions.
  • Bien que, dans les faits, les collectivités territoriales font appels à toute une myriade d’entreprises pour la connexion de la fibre au domicile, celles-ci sont en réalité concentrées dans les mains de quelques grands groupes du BTP (Bouygues, Eiffage et Vinci) ou des télécommunications (SFR ou Orange).

Câbles sous-marins : Pourquoi internet est avant tout un instrument géopolitique

Dans l’imaginaire collectif, internet est un moyen d’émancipation et de libertés pour les opprimés. Les Printemps arabes l’avaient rappelé, les réseaux sociaux ayant contribué à faire tomber des régimes dictatoriaux. Les nouveaux mouvements contestataires comme à Hong-Kong, où les manifestants utilisent les messageries cryptées pour s’organiser, aussi. À l’échelle locale, on promet que la blockchain peut permettre de s’auto-gérer et de s’émanciper des puissances étatiques ou capitalistes (les crypto-monnaies pour la finance et les DAODecentralized Autonomous Organisation ou Organisation Autonome Décentralisée – pour le reste).

Pourtant, si ce n’est pas complément faux, on ne peut pas dire pour autant que ce soit vrai. Et je vais tenter de vous expliquer pourquoi dans une série d’articles montrant en quoi internet et le numérique sont des instruments politiques au service des États avant d’être au service des communs.

Dans ce premier article, je vais commencer par vous parler de l’infrastructure technologique qui permet au web de fonctionner (et vous comprendrez qu’il est en réalité tout sauf décentralisé).

99% de l’internet mondial transite par des câbles sous-marins

Vos emails, les vidéos que vous regardez sur Netflix ou sur Youtube, votre fil d’actualités Facebook, ou même les messages que vous envoyez par des messageries privées comme Telegram ou Protonmail arrivent peut-être sur votre téléphone via les ondes Wifi ou 4G (et bientôt 5G). Mais avant cela, tout est passé par des tuyaux physiques. Aujourd’hui, on compte plus 450 câbles de fibres optiques qui sillonnent le fond des océans (ce qui représente plus d’un milliard de kilomètres en tout). Ce sont eux qui font tourner l’internet mondial. Ils ont l’avantage de permettre un débit bien plus rapide que les satellites. Mais ils n’en sont pas moins vulnérables.

Carte des câbles sous-marins en date du 11 décembre 2019

Carte des câbles sous-marins en date du 11 décembre 2019 (www.submarinecablemap.com)

Les câbles sous-marins en haute mer sont en effet la proie des séismes ou des morsures de requins (attirés par les ondes electro-magnétiques qu’ils dégagent). L’endommagement de ces autoroutes de l’information a des conséquences sur le fonctionnement d’internet au niveau local.

Ainsi, en décembre 2006, une partie de l’Asie du Sud-Est avait été déconnecté du réseau mondial à cause d’un tremblement de terre au Sud de Taiwan. Plus récemment, la coupure d’un câble en avril 2017 près des cotes algériennes a privé temporairement le pays de 90 % de ses capacités de connexion avec l’extérieur.

Pour les pays, ces câbles représentent donc un enjeu de souveraineté nationale, mais aussi économique et politique.

Une véritable guerre d’influence se livre 20 000 lieux sous les mers

Celui qui contrôle les routes, contrôle le pays. Cette maxime s’applique merveilleusement bien à internet. Certes les sites et les plateformes peuvent être décentralisées, ouvertes et open source, mais sans réseau, elles n’existent pas. En 2017, le Cameroun a d’ailleurs utilisé cette arme pour faire taire un mouvement contestataire dans la partie anglophone du pays. Pour les nations, les câbles sous-marins sont un moyen de connecter leur réseau domestique au réseau mondial, mais il est aussi un instrument de pouvoir, en mettant ses voisins où d’autres pays à sa merci.

C’est dans l’Atlantique Nord (liaisons entre les Etats-Unis et l’Europe) et dans le Pacifique Nord (liaisons entre le Japon et l’Amérique du Nord) qu’on retrouve le plus de câbles. Cela s’explique d’abord par des raisons historiques. Le premier câble de télécommunication a été posé entre la France et l’Angleterre, à l’époque du télégraphe. Ensuite, dans les années 1980, avec les débuts d’internet, les Etats-Unis et l’Europe ont été relié. Puis le Japon aux USA dans les années 1990.

Cette triade abrite les 3 plus gros constructeur de câbles : Alcatel-Lucent Submarine Network (ASN), le français, est leader avec plus de 30% de parts de marché, suivi par le japonais NEC (Nippon Electric Company) et l’américain TYCO. Ces entreprises sont une ressource inestimable pour ces pays et représentent une technologie de pointe. Outre les câbles pour internet, elles conçoivent également des pipelines sous-marins pour l’énergie. Les câbliers, les bateaux qui posent ces câbles au fond des océans (dont une bonne partie de la flotte mondiale est sous pavillon francais), sont également des instruments d’exploration sous-marine, sur lesquels les océanographes et les sismologues marins embarquent parfois pour des missions scientifiques.

Quand on dit que les Etats-Unis contrôlent le monde, c’est on ne peut plus vrai avec internet. Il sont au centre du réseau. Tout part d’eux, de la Virginie du Sud à l’Est et de la Californie à l’Ouest.

Carte des cables sous-marins d'Amérique, d'Europe et d'Afrique
L’Amérique aux Etats-Unis, l’Afrique à l’Europe : les cables sous-marins respectent la doctrine Monroe

On remarque également que les liaisons de l’internet mondial semblent respecter la doctrine Monroe, selon laquelle l’Amérique Latine est la chasse gardée des USA, en échange de quoi l’Europe a tout pouvoir sur l’Afrique. Tout le continent américain, des Caraïbes à l’Argentine, en passant par l’Amérique Centrale est d’abord relié aux Etats-Unis, puis ensuite au reste du monde.

L’Afrique quand à elle est reliée à l’Europe selon des itinéraires qui se superposent comme deux gouttes d’eau aux anciennes routes maritimes des anciens empires coloniaux portugais, espagnols, français et anglais.

La carte suivante montre les pays les plus connectés. Plus le vert est foncé, plus il y a de câbles, plus il est pale, moins il y en a.

Carte des câbles de fibre optiques sous-marins

On voit que, outre les pays producteurs de câbles (Etats-Unis, France et Japon), les grandes puissances en la matière sont la Grande-Bretagne (qui, en raison de sa proximité diplomatique, reçoit la majorité des câbles en provenance des USA), Israël, l’Egypte et l’Arabie Saoudite (qui profitent de leur proximité avec le canal de Suez), la Suède et l’Indonésie (qui, à la faveur de leur position géographique, sont des points de passage obligés pour connecter d’autres parties du monde au réseau) et surtout la Chine et l’Inde. Ces deux géants sont les derniers arrivés dans la géopolitique des câbles (dans les années 2000) mais ont su rapidement tirer leur épingle du jeu, grâce à leur fleuron technologique, Huawei et Tata Communication.

Le groupe indien a d’ailleurs réussi à positionner l’Inde parmi les autres superpuissances, et tout cela en quelques années seulement. À l’origine orienté vers le marché intérieur, Tata Communication se tourne vers l’international à la fin des années 2000. En 2009, elle pose son premier câble sous-marin, en collaboration avec l’américain TYCO : le TGN-Intra Asia. Et depuis, en à peine 10 ans, elle est devenue le leader du marché, avec plus de 500 000 kilomètres de câbles sous-marin à elle toute-seule (auxquels 210 000 kilomètres de fibres optiques sur la terre ferme).

Notons également qu’en raison de sa position géographique, la Russie est très peu connectée aux câbles sous-marins. La mer Arctique est difficile à câbler en raison des glaces et de son éloignement du reste du réseau. Mais les russes ne restent pas pour autant à l’écart, et lorgnent sur les informations qui transitent par ces fibres optiques sous-marines, même loin de leurs cotes.

Source de pouvoir, mais aussi de tensions

Les câbles sous-marins font l’objet de convoitises, notamment de la part des agences de renseignements pour qui les données qui passent dedans sont du véritable pain béni. Edward Snowden a révélé en 2013 que le NSA et le MI6 (services d’espionnages états-uniens et britanniques, qui collaborent entre eux dans le cadre de l’alliance Five Eyes) avaient réussi à “placer sous écoute” les câbles transatlantiques.

Pour cela, il existe plusieurs méthodes. La plus simple est de s’attaquer aux zones d’atterrissage, c’est-à-dire là où ces câbles arrivent à terre, qui sont, de l’aveu même des Américains, très vulnérables. Il y a également le piratage informatique des entreprises exploitant ces câbles. Ainsi, la NSA a lancé en 2013 une cyber-attaque contre les seize opérateurs du câble Sea-Me-We 4 (Europe-Asie-Océanie), dont le français Orange.

De plus, il y a aussi l’attaque en mer. Des sous-marins russes ont été aperçus à de nombreuses reprises en train de faire des manœuvres suspectes à proximité de câbles sous-marins. Au-delà des risques d’espionnage et de détournement de données, les actes de piraterie dans le but de couper certains pays du réseau mondial sont aussi un danger réel.

Et puis, les pays qui concentrent le plus de points d’atterrissage, comme les Etats-Unis, ont davantage d’oreilles que les autres. Car si ces câbles sont posés et gérés par des acteurs privés, on sait que, dans le cadre du programme PRISM, la NSA a accès à toutes les données des entreprises américaines. Et celles-ci sont parmi les les plus actives dans la pose de nouveaux câbles.

Le premier boom du câblage des océans a eu lieu dans les années 2000. Il était alors financé par les sociétés de télécommunications, comme Verizon, Orange, Vodafone. Mais aujourd’hui, les usages ont changé. Les opérateurs télécoms ne sont plus les premiers utilisateurs de bande passante, ce sont désormais les GAFAM. Depuis quelques années, ceux-ci financent donc leur propre projet. Le câble transatlantique Marea, cofinancé par Microsoft et Facebook a été lancé en 2017. De son côté, Google a également le sien, reliant les Etats-Unis à la France, à Saint-Hilaire-de-Riez, en Vendée (quid de la souveraineté des données qui y transitent).

Inquiets de cette surveillance de masse, certains pays s’organisent. Le Brésil a ainsi lancé son propre câble ELLALink afin de relier l’Europe en contournant les Etats-Unis et les “oreilles” de la NSA. Deux autres projets ont ensuite été amorcé, afin de connecter directement le continent brésilien à l’Afrique, et permettre à ces deux parties du monde de s’émanciper de la tutelle de l’Occident : SAIL (South Atlantic Inter Link) entre le Brésil et le Cameroun et SACS (South Atlantic Cable System) entre l’Angola et le port brésilien de Fortaleza.

Pourquoi protéger vos données personnelles sur internet?

“On pouvait imaginer que la Police de la Pensée surveillait tout le monde, constamment. (…) On devait vivre, on vivait, car l’habitude devient instinct, en admettant que tout son émis était entendu et que, sauf dans l’obscurité, tout mouvement était perçu.”

1984, de George Orwell

Si on est encore loin d’avoir tous des télécrans dans notre salon, la dystopie imaginée par George Orwell n’est pas si loin. Quand on lit 1984, on imagine un état totalitaire comme l’URSS de l’époque, ou la Chine et la Corée du Nord. Et pourtant…

Caricature sur la surveillance de masse sur internet

Les données personnelles sont des instruments de contrôle

Vos données sont des informations personnelles. Chaque fois que vous les donner à quelqu’un – volontairement ou involontairement – vous donnez l’occasion à celui qui les reçoit de les utiliser contre vous. Pour vous vendre quelque chose, vous fliquer et vous cibler avec de la pub ou des messages de propagandes.

Le fichage systématique de vos activités de navigation (cookies), de vos données personnelles (profil sur les réseaux sociaux) et de vos déplacements (points GPS) permettent de constituer de gigantesques bases de données, dans lesquelles tout de votre vie est reconstituée. Derrière les petits avantages que cela peut vous apporter au quotidien (recommandations sociales, sécurisation de vos terminaux…) se cache un gros point noir : ces données peuvent également être utilisées par quelqu’un qui vous veut moins de bien que les publicitaires ou le GAFA.

Elles peuvent être utilisées par les États, afin de vous asservir. On le voit déjà en Chine avec le crédit social, où les données personnelles permettent de distinguer les bons des mauvais citoyens pour leur donner accès ou non à certains services publics. En France, le ministère de l’Economie et des Finances mène une expérimentation pour identifier les fraudeurs fiscaux grâce à leurs profils sur les réseaux sociaux. Une expérience qui pourrait bien s’élargir et se généraliser (la situation chinoise ne serait alors plus très loin).

Bref, vos données ne sont plus personnelles si quelqu’un d’autres en a l’usufruit et qu’il peut en faire ce qu’il veut. Il y a alors un vrai risque de surveillance de masse. Et ce n’est pas la Quadrature du Net, une association qui lutte pour la protection de la vie privée sur internet, qui dira le contraire. Ils viennent de lancer Technopolice, une plateforme pour mettre en garde les citoyens contre les Smart Cities (les soit-disant villes intelligentes, qui ne sont en réalité que des espaces ou les technologies de surveillance sont généralisées).

Et ce n’est pas non plus le journal Lundi Matin qui nous contradira. Lors de leur visite au Milipol, le salon de la sûreté intérieure des États, ils ont pu constater comment les entreprises privées avaient bien compris que les données personnelles des citoyens étaient une marchandise qu’elles pouvaient monnayer et revendre à prix d’or aux États (police, administration et renseignements). On notera la plateforme de la société MKCVI, qui permet d’aspirer toutes vos données sur les réseaux sociaux pour en faire une jolie arborescence, ou encore celle de Cortica qui a créé une “intelligence artificielle” capable de reconnaître n’importe quelle visage.

Elles sont aussi un enjeu géostratégique majeure

Les données personnelles représentent un énorme volume à stocker, puis à traiter (ce qui demande une très grosse force de calcul). C’est pour cela qu’elles sont pour le moment l’apanage des entreprises privées. Pourtant, comme le montrait notre précédent paragraphe sur le Milipol, le secteur privé et les États marchent main dans la main. Les uns ont une offre, les autres un besoin. On sait d’ailleurs depuis le scandale PRISM que les États-Unis ont trouvé un moyen de mettre la main sur ses données en dehors de toutes lois du marché (c’est le privilège du législateur). La NSA (l’équivalent de la CIA pour la portion technologie) “aspire” les données des GAFA (Google, Amazon, Facebook et Apple). En France, la loi de renseignement de 2017 a permis l’instauration des “boites noires”. Ce dispositif controversé permet à la DGSI (Direction Générale de la Sécurité Intérieure) d’avoir accès aux données des Fournisseurs d’Accès Internet (Free, Orange, Bouygues, SFR). En gros, elle peut voir tout ce que vous faites avec votre “box”.

Au delà de l’espionnage national, les données personnelles peuvent également devenir un enjeu au niveau international. Avec la suprématie des GAFA, toute les traces que vous laissez sur le web sont donc des données américaines. C’est toute une partie (ou la totalité) de votre identité en ligne que vous “offrez gratuitement” au pays de Donald Trump. Et cela attire des convoitises, comme le prouve les attaques informatiques dont font régulièrement face les données qui transitent dans les câbles de l’internet mondial.

Vous l’aurez compris, vos activités en ligne sont donc un enjeu géopolitique. Et cela fait donc une bonne raison d’utiliser Qwant : vos données personnelles ne sont pas récoltées et donc n’iront pas enrichir une puissance étrangère.