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Mois : janvier 2020

Celui qui contrôle l’infrastructure, contrôle internet

Dans de précédents articles, je vous expliquais comment était constitué le réseau internet (des câbles sous-marins au maillage territorial au niveau local). Il repose sur une infrastructure qui reste à la charge des États, car coûteuse à mettre en place et à entretenir.

La neutralité du net n’est qu’une illusion

La loi interdit aux opérateurs de réduire ou d’augmenter le débit selon l’usage ou le contenu consulté en ligne. C’est ce qu’on appelle la neutralité du net. Des associations de consommateurs veillent au grain pour que celle-ci soit respectée, comme La Quadrature du Net en France.

Mais internet n’est pas pour autant un outil neutre. Car si ce qui passe dans les câbles est immuable, les tuyaux, eux, sont vulnérables. Les États peuvent décider de les couper, et déconnecter ainsi tout ou partie de leur territoire.

C’est ce qui s’est passé récemment en Inde. Le gouvernement indien a suspendu internet dans le Cachemire, afin de “casser” les velléités d’autonomie de cette région du nord. La Cour Suprême indienne a contesté cette coupure de réseau et le Premier ministre Narendra Modi a dû le rétablir. Mais, peu importe, internet a bien été débranché dans le Cachemire pendant quelques jours parce que ses habitants s’opposaient à l’État…

Et ce n’est pas un cas isolé. Avant l’Inde, il y a eu le Cameroun. En 2017, Paul Biya, le président camerounais, avait ordonné la coupure d’internet dans les régions du nord-ouest et du sud-ouest. Depuis plusieurs mois, la minorité anglophone qui y vivait contestait la mainmise du pouvoir francophone et mutlipliait les appels à la grève.

Paul Biya, président du Cameroun, a coupé internet dans une partie de son pays en 2017

Les coupures des moyens de communications ne sont pas les seules armes politiques qu’offrent internet aux États. Ailleurs, la méthode la plus courante reste le filtrage du réseau. Dans de nombreux pays, certains sites sont inaccessibles. C’est le cas en Chine, en Iran, en Arabie Saoudite, en Corée du Nord, au Kazakhstan, etc… Dans l’Empire du Milieu, les GAFA sont bannis, remplacés par les BATX (Baidu Alibaba Tecent et Xiaomi).

S’il est toujours possible de contourner cette censure avec des VPN, ce n’est pas le cas en Russie. Plutôt que de filtrer internet, Moscou a carrément créer son propre réseau : Runet. L’année dernière, lors d’un test, la Russie a donc passé quelques heures totalement déconnecté du web mondial.

Comme le téléphone, les routes ou le rail, internet est un service public régalien

Les moyens de communications sont, comme l’énergie, l’eau potable, le recyclage des déchets domestiques (et des eaux usées), des services publics. Les États et les collectivités territoriales ont pour mission de les mettre au service de leur population.

Internet a un point commun avec le téléphone, le réseau hertzien de la TV, les ondes radios ou la 5G (bientôt) : tous sont des services immatériels qui reposent sur des infrastructures physiques (fibre optique pour internet, pilonnes électriques, fourreaux enterrés et lignes de cuivre pour le téléphone, émetteurs, antennes relais et récepteurs pour la TV et la radio). Ces télécommunications sont placées sous la tutelle d’un Ministre ou d’un secrétaire d’État, qui a pour prérogatives d’en prendre soin.

Mais les États n’ont pas les moyens d’entretenir ces réseaux seuls. Car cela demande d’allier des compétences techniques et du matériel de pointe à du génie civil. Ils font donc appel à des consortiums d’entreprises privées dans le cadre de PPP (Partenariat Public-Privé) ou de DSP (Délégation du Service Public). Voir mon article sur le sujet.

En plus d’être le donneur d’ordre et celui qui signe les chèques, l’État détient également le pouvoir législatif. Il peut soumettre les opérateurs télécoms à sa volonté politique. C’est ce qui s’est passé en Inde ou au Cachemire, où les gouvernements les ont contraints à couper internet à leurs abonnés.

Vous l’avez compris, si le web est décentralisé, son infrastructure, elle, ne l’est pas. Et c’est précisément ce qui le rend instrumenlisable.

Les gilets jaunes utilisent les services de messageries cryptées pour s'organiser

À cause de leur mainmise sur son infrastructure, Internet est une arme politique pour les États

Lors des Printemps arabes de 2011, on a vu qu’internet pouvait permettre d’apporter la démocratie, même là où la censure était de mise. En Tunisie, en Égypte, au Maroc, en Iran, en Jordanie, au Liban… Le monde arabe s’était embrasé. À chaque fois, le web avait fait office d’essence ; l’étincelle étant la volonté d’émancipation du peuple.

Plus récemment, les applis de messageries cryptées (Telegram, Signal, …) ont montré leurs bienfaits pour déjouer la police et les services de renseignements en cas d’actions de désobéissance civile. En France, les gilets jaunes les utlisent. À Hong-Kong, le Mouvement des Parapluies aussi.

Les cryptomonnaies, apparues il y a une dizaine d’années, ont également apporté la promesse de s’affranchir des banques et du pouvoir monétaire gouvernemental. La technologie blockchain sur lesquelles elles reposent sont également à l’origine de systèmes de gouvernance permettant une auto-gestion totale et équitable. C’est le cas des DAODecentralized Autonomous Organisation -, des organisations décentralisées dont les règles sont automatisées et inscrites de façon immuable et transparente dans une chaîne de blocs.

Mais toutes ces utilisations reposent sur internet et sont donc soumises aux imperfections du réseau que l’on a vu précédemment. En cas de coupure – comme cela est arrivé au Cameroun ou au Cachemire -, il n’y a plus rien. Plus de VPN pour contourner la censure. Plus de messageries cryptées pour échanger. Plus de DAO non plus pour s’auto-gérer.

Pour conclure, je terminerai sur une autre vulnérabilité d’internet. Le réseau et les terminaux que nous utilisons pour le consulter ont besoin d’électricité pour fonctionner. Et l’énergie est, encore une fois, dans les mains des États et des gouvernants…

En France, les chemins de fer et les autoroutes connectent les français… par fibre optique!

Il y a quelques semaines, je vous parlais de l’infrastructure mondiale du web : les câbles sous-marins. Dans ce nouvel article, je vais traiter du raccordement du territoire français à ce réseau. Et vous allez voir que, là encore, celui-ci repose sur tout ce qu’il y a de plus physique.

Comme au niveau international, le maillage internet de l’Hexagone repose sur des câbles ; le Wifi est avant tout domestique, et le réseau mobile n’est qu’un supplétif (même si la 5G – que nous allons traiter dans un prochain article – arrive).

Eiffage Energie est un acteur de la fibre optique en France
Eiffage Energie est un acteur de la fibre optique en France (source de l’image www.eiffage.com)

La France a fibré son territoire dans les années 1990 et 2000

Dans les années 1990, avec le développement d’internet, le concept d’autoroute de l’information apparaît. Chaque pays veut développer sa dorsale internet (ou backbone en anglais) afin de connecter sa population et ses entreprises aux zones d’atterrissage des câbles sous-marins.

Mais l’ampleur du chantier est énorme. Dérouler des milliers de kilomètres de fibres optiques n’est pas simple. Cela coûte très cher. Et pour y parvenir, les pays ont eu recours à des méthodes différentes.

Dans les pays anglo-saxons par exemple, qui ne possèdent pas de service public de télécommunications, les entreprises privées sont mises à contribution : Verizon aux Etats-Unis, Bell et Telus au Canada, Vodafone en Angleterre…

En France, en revanche, l’Etat a utilisé le réseau téléphonique mais aussi les autoroutes et les voies ferrées, qui avaient déjà réussi à mailler une bonne partie de la métropole.

En 1992, une convention-cadre est signée entre France Telecom et la SNCF. À cette époque, des fibres optiques ont déjà commencé à être déployées le long des rails : elles permettent à la SNCF de faire fonctionner ses feux de signalisation et son réseau d’aiguilleurs. L’entreprise des chemins de fer les met donc à disposition de France Telecom, qui peut également les exploiter pour le compte de ces clients. En 1996, une filiale telecom de la SNCF sera créée, Telecom Developpement (TD), pour favoriser la pose de nouvelles fibres le long du réseau. (Cette entreprise fusionnera quelques années plus tard avec Cegetel, l’ancêtre de SFR).

En Ile-de-France, la RATP participera également à cette ruée vers la fibre, puisqu’elle crée sa filiale Telcité, un opérateur telecom, en 1997.

Dans le même temps, les sociétés d’autoroutes sont également mises à contribution. Elles commencent à placer des fibres optiques sous les bandes d’arrêts d’urgence des autoroutes existantes (plus simples d’accès), alors que dans les nouveaux tronçons, les câbles sont installés directement dans le béton maigre. En 2000, Vinci obtient d’ailleurs un contrat à 150 millions d’euros, pour la pose de 1 400 kilomètres de fibre optique entre Paris et Hendaye. Il s’agit alors du plus important contrat de l’époque.

D’autres câbles ont également été déployés par les Voies Navigables de France pour le compte d’opérateurs télécoms, qui les exploite contre une redevance.

Au total, ce sont des milliers de kilomètres de fibre optique qui ont été installées sous les rails, les autoroutes et les fleuves

Pourtant, la France accuse un retard dans le taux de pénétration de la fibre optique par rapport à d’autres pays européens. C’est également le cas pour la plupart des Etats d’Europe occidentale (à l’exception de l’Espagne et du Portugal, qui sont mieux lotis).

Alors comment expliquer cela?

En fait, la raison est simple : c’est avant tout dû à des raisons politiques. La fibre optique ne concernait que la dorsale internet, elle ne reliait pas directement l’usager à internet. Pour les connexions domestiques, le réseau cuivre de France Telecom a longtemps été privilégié. Cela permet de connecter l’utilisateur à l’internet haut-débit via ADSL, sans engendrer de surcoût de déploiement (les prises étaient déjà tirées pour le téléphone).

Mais avec la demande croissante en bande passante des français, à cause des nouveaux usage du web (vidéos, streaming…), le haut-débit ne suffit pas : il faut passer au très haut-débit. En 2013, l’Etat a donc lancé le plan France Très Haut Débit pour apporter la fibre optique jusqu’au domicile d’ici 2022 (afin de réduire la fracture numérique).

Et la tache est colossale tant le tissu rurale de certaines régions (Savoie, Ardèche, Lozère, Creuse, Aveyron, Ariège…) rend certains abonnés dispersés difficiles à connecter au réseau.

Carte du réseau FTTH (Fiber To The Home) en France
Fibre optique : seuls les grands centres urbains sont connectés au très haut débit

Pour ce réseau FTTH (Fiber To the Home), les collectivités territoriales font appel aux opérateurs télécoms dans le cadre de Partenariat Public-Privé ou de Délégation du Service Public. Parmi les entreprises en charge de ce déploiement, on compte l’opérateur historique Orange et ces trois concurrents (Bouygues, SFR et Free) dans les grands centres urbains. Dans les zones plus isolées, ce sont des plus petites entreprises, comme Axione ou Covage – Tutor (qui appartiennent respectivement à Bouygues et SFR). Les sociétés autoroutières Eiffage et Vinci veulent également leurs parts du gâteau et créent des joint-ventures pour obtenir ces contrats publics.

Alors que faut-il retenir de tout ça?

L’histoire du maillage du territoire français en fibre optique nous apprend trois grands enseignements :

  • En matière de télécom, la puissance publique est le premier acteur, que ce soit via ces entreprises publiques ou via ces collectivités territoriales. Un service public des télécommunications, comme l’étaient à l’époque les PTT ou France Telecom, ont d’ailleurs été pendant longtemps un facteur clé de succès de l’avance technologique de l’Hexagone.
  • Le Réseau Ferré de France (l’ex-filiale de la SNCF qui gère les infrastructures du rail) et les gestionnaires d’autoroutes Eiffage et Vinci ont des fonctions de services publics en terme de telecoms. Leurs privatisations peut donc poser questions.
  • Bien que, dans les faits, les collectivités territoriales font appels à toute une myriade d’entreprises pour la connexion de la fibre au domicile, celles-ci sont en réalité concentrées dans les mains de quelques grands groupes du BTP (Bouygues, Eiffage et Vinci) ou des télécommunications (SFR ou Orange).